Mieux
comprendre ces messieurs !
On lit très souvent que certaines
personnes trouvent leur plaisir dans la transgression de l'interdit.
Malheureusement cette transgression ne concerne souvent que les
orifices, tandis que la vraie transgression, celle qui est punie dans
la bible, le savoir quoi, reste scrupuleusement respectée depuis
quelque millénaires. Ajoutons, également en accord avec la bible,
que ce sont souvent encore ces vilaines filles d’Ève qui posent
des questions, là où il faut « s'abandonner à ses
sens » au lieu de réfléchir. Soyons clairs quand on aime se
faire botter le derrière il vaut mieux poser des questions bien
précises avant de passer à l'acte. De la même manière que l'on
pose des questions sur la contraception quand on souhaite des câlins.
Car sans preuve de fidélité à l'appui par le biais d'une vie
commune, puis dépistage HIV, je me suis toujours contentée de
relations protégées. Pourtant ce n'est pas le top. Alors concernant
notre sujet, je pense autant au risque de tomber sur un détraqué,
que de tomber sur un grand gamin qui confond douleur et plaisir et
qui croit que le premier se change systématiquement comme par
miracle dans le second. Concernant le texte que je reproduis par la
suite, je me pose donc encore des questions. Comme par exemple
si l'auteur glisse dans son texte sa pure subjectivité et finit par
l’élever au niveau d'une généralité. A vrai dire je n'en sais
rien, mais j'aime les textes dans lesquels des messieurs expliquent
les messieurs. Ma foi, je suis une fille très curieuse...
Le réflexe érotique peut ainsi se
trouver associé avec les conditions les plus hétéroclites, ou même
les plus contraires à son principe. C'est ainsi, je crois, qu'il
faudrait expliquer le sadisme et le masochisme. Si le plaisir sexuel
se trouve, d'une manière répétée, associé avec une certaine
douleur, cette douleur finit par devenir la condition nécessaire du
plaisir. Paradoxe psychologique, mais que les expériences de Pavlov
rendent parfaitement intelligible. Ce sont là du reste des cas
exceptionnels. Mais beaucoup d'autres cas plus fréquents sont
également justiciables de la même explication. Notre auteur note
par exemple que beaucoup d'hommes sont attirés, tout au long de leur
vie par des types féminins voisins de celui de leur mère ou de leur
sieur, c’est-à-dire des femmes avec lesquelles, par la force des
choses, ils ont été en contact constant pendant leur adolescence.
(Il faudrait ajouter qu'il peut se produire exactement le contraire,
et que certains hommes sont attirés précisément par les femmes qui
s'écartent le plus de leur type familial).
Nous n'avons envisagé jusqu'ici,
pour la clarté de l'explication, qu'une seule condition à la fois.
En réalité, le réflexe érotique est le plus souvent conditionné
d'une manière très compliquée par une foule de conditions,
lesquelles ne sont d'ailleurs pas toutes nécessaires au même degré.
La nuance des yeux et des cheveux, la voix et la démarche, tous les
caractères physiques du ou de la partenaire entrent plus ou moins en
jeu. Plus ces conditions sont nombreuses, plus l'individu y est
sensible, plus restreint devient par là même le nombre des
individus de l'autre sexe qui réunissent et remplissent ces
conditions. Il peut même arriver que l'ensemble de ces conditions ne
se trouve réuni chez aucun individu contemporain. Par là
s'explique, selon le Dr Maranon, la timidité, ou plutôt une
certaine sorte de timidité, ou de frigidité, que notre auteur
appelle « le fétichisme de l'idéal ». Mais c'est évidemment là
un cas extrême. Plus voisin de la réalité est le cas où
l'ensemble des conditions indispensables au déclenchement du réflexe
érotique ne se retrouve que chez un seul individu du sexe opposé.
On aboutit dans ce cas à une stricte monogamie.
Chaque détail physique ou psychique
de la femme possédée et aimée se convertit en une nouvelle
condition favorisante du réflexe amoureux, mais qui en même temps
la localise exclusivement en elle. Ainsi s'explique que dans ces cas,
l'amour d'une autre femme devient impossible, même physiquement.
Ainsi s'explique aussi que cet amour persiste, à l'étonnement des
gens superficiels, jusqu'aux âges ou ont disparu — aux yeux des
autres, mais non pour l'instinct de l'amant — les charmes de
l'aimée.
Voilà donc à quoi se ramène en
dernière analyse la magie de cet amour que nous ont vanté les
poètes : une série de caractères physiologiques choisis au hasard,
dont la représentation « conditionne » la salivation amoureuse. On
voit que, sans s'en douter, peut-être, le Dr Maranon ne fait que
développer l'impertinente et fameuse définition de Spinoza:
Titillatio quaedam... Un certain chatouillement, accompagné de la
représentation d'une cause extérieure. Les métaphysiciens ne sont
que des poètes qui anticipent sur les résultats de la science. Mais
les savants à leur tour ne rejoignent-ils pas eux aussi les poètes
? On peut noter, pour le bénéfice de ceux qui aiment la poésie,
que le Dr Maranon ne se rencontre pas seulement avec Spinoza, mais
aussi avec Ronsard, affirmant à sa bien-aimée qu'il peut l'aimer
jusque dans la plus extrême vieillesse :
Car je n'ai pas égard à cela que
vous êtes
Mais au doux souvenir des beautés
que je vis.
Il serait plaisant de s'arrêter sur
cette poétique conclusion. Mais l'amour de la vérité, plus belle
encore que la poésie, nous force à ajouter encore quelques
précisions. Certes, il paraît légitime d'affirmer après Maranon,
et après Spranger : « Il est indiscutable que les premiers émois
sexuels ont tendance à fixer, dans la structure de la sphère de la
sexualité, et à déterminer d'une façon durable l'orientation
ultérieure de toutes les impulsions ». Mais convient-il d'admirer
autant que le Dr Maranon le détail de ce mécanisme, et surtout la
façon dont il évolue ? Car l'idée de hiérarchie, de progrès,
n'est nullement absente de la pensée de notre auteur, qui porte à
chaque instant des jugements de valeur. Il se croit certain, par
exemple, que l'individu monogame représente quelque chose de
supérieur. Celui qui désire toutes les femmes n'est pour lui qu'une
espèce de brute. Et c'est pourquoi il n'a que mépris pour don Juan,
car don Juan est précisément pour lui le type du mâle aux réflexes
indifférenciés, répondant à toutes les excitations quelconques
venues du sexe opposé — en somme un primitif.
Cependant le senor Maranon remarque
lui-même ailleurs : « Il est évident que dans les rapports
intimes, il peut se créer des réflexes contraires, réflexes qui
inhibent et finissent par détruire une libido primitivement
énergique. » Et, outre cette transformation graduelle de
l'attraction en répulsion, il faudrait encore parler du cas, encore
plus fréquent, de l'atténuation graduelle de l'attraction, par le
simple fait de la répétition. C'est pourtant là un phénomène
banal, remarqué de tous ceux qui ont étudié l'habitude. S'il est
vrai que la répétition d'une action rend cette action plus facile,
elle a aussi pour effet d'atténuer, et finalement d'abolir les
sensations qui accompagnent l'acte. D'où le rôle de la variété
dans l'action de tous les excitants. C'est un fait bien connu qu'une
alimentation monotone finit par lasser l'appétit. Et il y a
longtemps que Boccace et après lui La Fontaine, avaient remarqué
qu'il en était de même pour l'appétence amoureuse : c'est la
fameuse histoire du pâté de lapin. Et si la conception maranonique
du caractère de Don Juan est originale, ce n'est pas la seule. On
peut très bien se représenter Don Juan, non pas comme une brute
primitive, mais au contraire comme un délicat, un raffiné, dont
l'appétit blasé a sans cesse besoin d'être réveillé par de
nouveaux excitants. On peut voir en lui, reprenant une autre
expression de notre auteur, une espèce de « fétichiste de l'idéal
», mais dépourvu de timidité, et qui abandonne tour à tour toutes
les femmes parce qu'aucune d'entre elles ne réunit toutes les
«conditions» nécessaires. Et l'on sait que c'est cette deuxième
conception qui a été généralement préférée par les poètes.
Et il faudrait se demander d'autre
part si complexité croissante est toujours synonyme de
perfectionnement. L'homme dont le mécanisme amoureux ne peut être
mis en marche que par une seule femme représente-t-il vraiment un
type supérieur ? Certaines conditions sociales — ou certains
préjugés imposés par ces conditions, peuvent nous amener à le
dire ou à le croire. Mais physiologiquement, en est-il ainsi? Que
penserait-on d'une automobile qui ne pourrait être mise en marche
que par un seul chauffeur ? Est-ce qu'elle représenterait vraiment
un progrès? En fait, le don Juan fétichiste de l'idéal est le type
même de l'inadapté, c'est-à-dire qu'il est parfaitement malheureux
et parfaitement insupportable. Et le monogame absolu est bien près
d'en venir là ; il en vient fatalement là dans certaines
circonstances : s'il devient veuf, par exemple.
Notons enfin que cette complexité
du mécanisme sexuel n'apparaît en général que tardivement. Chez
l'individu jeune, c'est-à-dire en somme là où le mécanisme est
encore neuf, intact, non faussé, il n'y a pas de monogamie. Chérubin
désire toutes les femmes. L'adolescent est polygame d'instinct. Ce
sont les hommes de quarante ans ou plus qui commencent à avoir des
exigences, qui ne peuvent plus ressentir d'amour que pour un certain
type de femme, en attendant peut-être de tomber dans les plus
bizarres perversions, ou de se restreindre à une seule. Mais alors,
ce phénomène, loin de constituer un progrès, ne constitue-t-il pas
au contraire un signe de vieillissement, de nécrose, enfin de
décadence sexuelle ?
(Bibliothèque nationale de France)